Un dialogue entre Elle et Lui, autour de la question :

Mais qu’est-ce que fait Pierre Dubois ?

Elle (du tac au tac) : Pierre Dubois est un artiste qui a quitté la réalité des traits vus.

Lui (étonné devant cet exquis cadavre): ah bon ! ?... Voilà qui sonne drôlement ! La réalité des traits vus ! On pourrait entendre et écrire : Pierre Dubois a  quitté la réalité des Très Vus ! Une espèce de peuplade invisible. On pourrait inventer toute une histoire partant de ce décalage, de ce malentendu  entre l’oreille,  la main qui écrit et la bouche qui dit, en fait, c’est tout l’art de Pierre ... Tiens, on pourrait entendre aussi : C’est tout l’âge de pierre, et nous voilà glissant dans un autre temps, une autre histoire qui pourrait nous parler du temps où homo, tout juste sapiens, voyait tant de choses dans les nuages.

Elle : oui, Pierre prend le risque de nous montrer  le moment éphémère ou son œil perçoit une tache de café sur l’évier et clic clac ça fait ce Quoi (elle prononce en faisant entendre la majuscule un rien interrogative) qu’on voit là.  Tu sais que tous ces tableaux peaufinés, avec pigments raffinés et fabriqués par le peintre lui-même,  sont nés là sur le bord de l’évier d’une tache  chue au hasard...  ?

Lui : je sais, Pierre nous fait voir de magnifiques malentendus entre l’œil, la main qui peint et la bouche qui dit : c’est quoi ça ?...

Elle ( un peu cassante) :  C’est comme tu veux !  Il inscrit dans la toile un monde nouveau, que son modèle la tache-de-café-du-bord-de-l’évier, ne livre  comme ça (elle claque des doigts) qu’à celui qui est là et sait voir. Mais ton malentendu est mal vu, mal dit, pour qui veut comprendre quelque chose ... (Elle appuie sur les mots) ... Pierre Dubois peint son entrevue éphémère  avec la chose qu’il peint et nous dit :  par ici le spectateur, vous n’avez encore rien vu , entrez dans le tableau, à vous de rêver et de jouer avec mes personnages, mes ombres et mes couleurs...

Lui  : Oui, laissons donc  là cette histoire et écoute : on pourrait entendre aussi c’est Pierre du Bois  qui nous invite à le suivre dans la forêt... regardes ces loups, ces yeux qui nous regardent regarder...

Elle : ...Pour comprendre il suffit de regarder... se laisser aller au plaisir de rêver... petite je rentrais dans les images des boîtes de camembert ... ou dans les veines du bois... . ou dans les dessins du papier peint... ou dans de simples traits de lumière... approcher le plaisir...

Lui : pas facile en ces jours ou l’on nous dit à tous les détours : Ce qui est, est, c’est comme ça...
les taches de l’humanité sont si noires et impénétrables que tu ne peux rien y changer !

Elle : Pierre Dubois fait de la peinture qui résiste ...

Agnès et Michel Chabert